
Bonjour promeneur.
Tu viens d'atterrir sur le blog de LUCAERNE, petite fenêtre sur le monde. Pas une baie vitrée grande ouverte sur un panorama exhaustif. Pas un oeilleton, oeil espion… Une simple lucarne, qui permet d'observer le monde, avec attention, avec précaution, sans prétention. Bon voyage…
Citation : Albert CAMUS, Le Mythe de Sisyphe
Illustration : Salvador DALI, Personnage à une fenêtre
Lemmings
Nous marchons seuls dans la cohue
Sur cet étang croupi, notre ancien océan
Sous ce plafond troué qui nous tient lieu de ciel
Les souvenirs de pluie écorchent nos mémoires
Notre sueur lestent nos pas
Où allons-nous
Nul ne le sait
Il paraît que là-bas, plus loin
L'herbe est plus verte
Une chance peut-être
Mais soudain le grand fleuve
Et nous tous sur la berge aux espoirs
Amassés en troupeau au bord de la falaise
Jusqu'à ce que l'un saute
Puis un autre
Et d'autres encore
Certains sont avalés par les ténèbres
Et l'on n'y peut rien, on regarde
Mais certains
Oui
Quelques uns rejoignent l'autre rive
Nous n'avons pas le choix
Notre Terre se voûte sous le poids de nos heures
Nous glissons
Nous n'avons rien à perdre
N'est-ce pas ?
*
Illustration : Josh Neuman, Lemmings
Ratures
Ainsi elle demeure
Immobile sur l'accoudoir du temps
Sous le regard aveugle d'un ciel énucléé
Les secondes divisées en minutes divisées en heures
Rien ne l'attriste ni ne la met en joie
Seul la peur se souvient
Mais elle fait les cent pas
.
Juste une rature
Un fin trait de crayon
Sur la page-épiderme
Une rupture sur la ligne des jours
Une protubérance sous les doigts
.
Pour mémoire
*
Illustration : Félix Vallotton, Femme nue assise
Affranchie
Que le chemin est long
J'ai trainé mes savates d'illusions perdues
C'était lourd, c'était lourd
Je rampais, ventre à terre
Et les yeux des miens ne s'attardent pas aussi bas
Invisible, minuscule
Peut-être le prix de la survie d'alors
Hier enfin
J'ai déchaussé l'angoisse
Cheminé les pieds nus
En sang sur les pierres de lave
Sous les griffes des ronces
- serre les dents, avance -
La douleur n'est qu'un leurre
Ne la regarde pas
Maintenant tout commence
J'accueille
La douceur de l'herbe
La souplesse du sable
La fraîcheur de l'eau
Le moelleux de la boue
Dionysos ensemence mon corps
Et puis, un jour, un jour
Mes ailes se déploieront
Je les sens qui frémissent
- patience, pas trop vite -
Il me faut être prête à tout abandonner
Lâcher le barda*
Je flotterai dans le sein des nuages
Au gré du vent
J'embraserai les étoiles
Pour ceux qui rêvent en bas*
Illustration : Klimt, Eau Mouvante
* Thanks Sir King
Tout ça pour ça
Il y eu l'été
J'ai tant aimé ces mois
suspendue à ta voix
voguant sur tes silences
Parce que la chair s'offrait
Parce que le cœur dansait
Parce que les trilles s'envolaient
Parce les cieux s'ouvraient
Puis vint l'automne
Les journées saccagées
suspendue à tes yeux
me noyant en silence
La chair à vif
Le cœur pétrifié
Les trilles encagées
Les cieux anéantis
Alors enfin l'hiver
J'oublie les heures
suspendue au néant
dérivant sans repaire
La chair s'apaise
Le cœur s'endort
Les trilles s'engourdissent
Les cieux s'attardent
Et bientôt le printemps
Je jouerai les secondes
suspendue à mes ondes
cavalant sur le vent
La chair s'étirera
Le cœur sursautera
Les trilles trembleront
Et le ciel ?
Il se moquera
Mort en solde
Si un contemplatif se jette à l'eau,
il n'essaiera pas de nager,
il essaiera d'abord de comprendre l'eau.
Et il se noiera.
(Henri Michaux)
Pour certains camelots la mort est romantique
Mais la mort n'est qu'un cadavre froid
****************sur une table froide
Un bug dans la respiration des jours
Banal, futile et insignifiant
À la fin des désillusions ne restera plus rien
Pourtant tout plutôt que la mort
Romantisme de pacotille
La mort
C'est un cancer qui ronge
Un poignet entaillé
Un myocarde épuisé
Une corde à un arbre
Une balle perdue
Des vivants à genoux qui retiennent leur souffle
Puisque l'autre, l'aimé, est parti sans mot dire
La mort ne se contemple pas
La mort est
Quand nous ne sommes plus
Oh en rêver n'engage à rien, bien sûr
Pérorer sur le sujet pas plus
S'il s'agit de mourir, autant le faire et ne pas en parler
En parler, c'est déjà ne plus vouloir tout à fait
De là à faire la leçon, il n'y a qu'un pas
Tellement facile
Encor faut-il avoir le choix
Devant celui que la tumeur condamne
Et qui veut vivre, et qui veut vivre
Qui veut encore aimer
Rire, pleurer, jouir
Et qui cracherait bien à la gueule des imbéciles
S'il n'avait autre chose à faire
De bien plus important
Juste une goutte

J'ai balayé le ciel d'un battement de cils
Et pourtant
Les arbres se balancent
Sous mes paupières closes
En ombres chinoises mouchetées
De flammèches mouvantes
Les souvenirs lèchent mes heures
Je pèse mes mots mais que ces mots me pèsent
Sais-tu ce qu'est une âme
Tu tiens la mienne au creux de ta main
Mais elle fond comme neige au soleil
Je m'évapore
Nous étions assis sur le souffle du vent
Plumes errantes, poussières en dérive
Âmes conscientes glissant sur l'absurde
L'aléatoire
Les aléas de nos histoires
Entremêlées
Tu retournes ta main je chute
Tant de légèreté, que faire
Et pourtant
Le cœur si lourd, défaire
Dénouer les liens
Lâcher du lest
Oui mais
L'aspiration du néant
Respire
La force d'attraction veille
Je me suis laissée
La barque dérive, modeste rescapée
Et ma main traîne encor au fil de l'eau passée
Elle effleure alanguie le tissu de soie bleue
Trace sans y penser un long fil sinueux
Mais mes doigts sont ouverts, le feu s'est échappé
Plus rien ne brûlera, j'ai tout abandonné,
Tout est resté là-bas, je me suis laissée loin
Sauf la marque des dents pour toujours sur mon poing
Ma frêle embarcation échoue sur le rivage
Descendue du radeau je cherche mon visage
Au miroir distordu de l'onde piquetée
Quand donc le ciel a-t-il commencé à pleurer
Et me voici figée, à peine à mi-chemin
Je gifle l'étendue du revers de la main
Le soir me cueille là, ruisselante et transie
Cherchant un avenir à genoux sous la pluie
*
Illustration : Olivier Mériel, Doris sur la falaise
Cinq petits doigts
Cinq petits doigts roses
Naïvement alanguis
Cinq petits boudins
Imaginant cinq doigts moins doux
Plus craquelés, plus secs
mais beaucoup plus instruits
Cinq petits doigts roses
Attendant juste
Attendant
Juste
Et grandissant
Seuls
~
Un cadeau de Carmen, que je remercie chaleureusement :
Cinq petits doigts roses…boudins (montrer la main gauche, en l'agitant doucement)
Imaginant cinq petits doigts moins doux (avec le dos de la main droite se caresser la joue)
Plus craquelés, plus secs (faire le geste de faire claquer ses doigts de la main droite en commençant par le petit doigt)
Mais… (lever l'index)… beaucoup plus instruits (avec l'index compter en touchant chaque bout de doigt de la main gauche)
Cinq petits doigts roses attendant juste (mouvement de la main gauche en avant, paume ouverte vers le ciel)
Attendant juste (même mouvement de la main droite qui semble faire un pas de plus que la main gauche)
et grandissant (mettre les mains l'une sur l'autre, puis faire passer dessus celle de dessous - plusieurs fois)
Seuls (écarter les mains dans un geste d'impuissance)
Nard de sang
À chaque entre-deux-eaux le cœur explose
mais je ne peux faire face à toutes leurs grimaces.
Alors j'y retourne. Toujours.
Comme boucler la boucle, boucher la bouche.
Boucle-là
J'ai appris très tôt à crier en silence
La fureur fut blanche,
le craquement terrible,
la main toute-puissante tailla dur dans les chairs.
Je savais déjà où menait ce chemin.
Oubli
Anesthésie
Étrange pressentiment ?
Dans le lieu où on peut parler-crier-hurler
j'ai découvert le nard.
Étrange coïncidence…
Est-ce que parfois je rêve d'autre chose ?
Est-ce que parfois je rêve ?
J'ai taillé dans les chairs,
ce n'était pas très beau.
Mais qu'est-ce qui est beau,
tu le sais toi ?
Les ronds ou les carrés, les pleins et les déliés,
la peau rose et lisse ou la chair en-dessous ?
Ou le sang qui s'écoule,
source de vie jusque dans la mort ?
Sauve-toi
et vis !
~
…
Titre inspiré de “Histoire de Lisey”, de Stephen King
Illustration : Paul Reyberolle, Conte rouge pour Paloma
Tu as gardé le gris du ciel avec toi
Assis sur une marche, la tête entre les mains
Rien ne revient, tout reste vide
Tu le sais pourtant qu'il existe ce monde
Tu voudrais retourner d'où tu viens
Souviens-toi
Ton sourire amusé
La tendresse des yeux
Les doigts entrelacés
Les airs virevoltant comme douces étoles
Le chat courant après le papillon
Le chien courant après le chat
L'enfant après le chien
Et toi après l'enfant
Souviens-toi-souviens-toi-souviens-toi
Aujourd'hui, l'horizon s'est noirci en syncopes ulcérées
Tu as gardé le gris du ciel avec toi
As laissé le soleil là-bas
Autant qu'il soit avec ceux qui s'en servent
Tu titubes comme un vieux chien galeux
Tu te retiens aux murs, buttes sur les trottoirs
Les gens te pensent soûl pourtant tu ne l'es pas
Et puis qu'importe
Tu gardes en cordelette la puissance des justes
*
Illustration : Vincent Van Gogh, Homme tenant sa tête entre ses mains.
*
Lame
Quand la nuit se fait noire la vie se réveille
Ombre plus rassurante que tous les soleils
Le soir, nous voici enfin rendus à nous-mêmes
Je te sens t'approcher, hèle ton regard blême
Silhouette invisible à qui ne sais pas voir
Ici, sans un bruit, finira mon histoire
Je sais depuis toujours que nous nous trouverons
Mon frère, mon jumeau, l'un vers l'autre marchons
Tu n'as pas oublié, tu as ce que j'attends
Au creux de ta paume j'aperçois la lueur
Nos joues font connaissance alors que je souris
Le métal me perce comme rien d'autre avant
Et je me liquéfie sur le pavé brillant
Tu reprends ton chemin, tu es beau quand tu ris
Dis… aurons-nous de beaux enfants ?
Il se fait tard
La nuit s'annonce blanche
Tu sais bien, tu connais
Claquemurée entre tes murs
Loin des tiens
Tu sais de quoi ils sont capables
Tu n'as pas oublié
Tu n'oublies pas
Pourtant ton sang te pousse
Il pulse, il domine
Tu t'habilles tu sors
La rue n'attendait plus que toi
Tes pas claquent sur les pavés
Rythmes anarchiques et lignes sinueuses
Scrute à l'intérieur des camisoles errantes
Tu les vois les regards ?
Des gouffres des soleils
Suis l'équation des routes
Et le pas chaloupé des diablesses fardées
Silhouettes vaincues aux trajectoires floues
Tu égrènes la nuit, arpentes les possibles
Les bars se font collier et l'absinthe sillage
Les bouches écument leurs fumeroles lasses
Les jambes s'enroulent aux pieds des tabourets
Dans ton regard refluent les néons impudiques
De la ville zébrée de trainées outrancières
Tu sens les infrasons des longs cris muselés
Et les basses coulant d'une porte qui baille
Il se fait tard
Trop
Transe
Elle ouvre le bal
Ses doigts caressent l'ostinato lascif
Il frappe sur les peaux comme un amant avide
Doucement tout d'abord, tellement doucement
Tendres préliminaires
Regards croisés sons mêlés
Viens viens viens
Puis plus fort à attendre sa voix
Il mesure sa fièvre, goûte la résistance
Il veut le chant
Chant d'amour et de rage
Il veut la transe
Avec elle
Doute-t-il ?
Elle sait
Tout va venir
Mais elle prend son temps
Ne te presse pas mon amour
Nous finirons déments
Moi hurlant mon plaisir
Toi effleurant tes peaux
Mordant si fort la mienne
Fantôme
Voilà des jours que mon fantôme traîne
Sur la dernière marche de l'escalier
Affalé sur le seuil, oublié là
Quand tu sors, quand tu entres
Un courant froid t'enroule
Tu penses à la porte, en bas
Probablement fermée de guingois
Mais non, ce n'est que moi
Tu piétines ma transparence sans y laisser de trace
Parfois je me soulève au son de tes pas
Ton visage embrasse le mien
Puis traverse le vide
J'ai chanté mille fois les signes du grimoire
À en perdre la voix dans un râle étouffé
J'ai perdu ton orbite et j'ai largué la mienne
Je flotte abasourdie dans le néant glacial
Je me souviens de tout
Je ne suis qu'un fantôme
Alors… la vie ?
Les yeux brûlés
J'ai cru ne plus savoir lire
La bouche scellée
J'ai cru ne plus pouvoir dire
Le corps évaporé
J'ai cru m'arrêter là
Alors… la vie ?
Il y eut…
Un mouvement dans l'herbe
Le talus se soulève comme mer déchaînée
Je ne bouge pas
Aucun étonnement
J'observe la vague
Jusqu'où montera-t-elle ?
Je l'espère très haute
Emporte-moi !
Juste un mirage
Ce n'était que cela
Une hallucination au déclin du jour
Depuis, peu à peu, les yeux se calment
Moins douloureux, encore un peu
Je reprends le chemin des pierres coupantes
Les pieds en sang, en équilibre
Mais… la vie…
Enfin l’automne
Un jour comme un autre
Tous pareils tous différents
Petit matin d'autome
Ciel bas ouaté de gris
Zébré de longs filaments blancs
Nuages alanguis en contrebas
S'accrochant aux derniers reliefs
Avant la roche
Où les cris silencieux ricochent
Il a plu cette nuit
Trempée jusqu'aux os
Assise sur le sol spongieux
Je regarde le monde
Le soleil est enfin vaincu
Toute cette lumière
Tout ce jaune et ce bleu de l'aube au crépuscule
Le vert clinquant des arbres et les fleurs pomponnées
Brûlaient mon regard délavé
Les contrastes s'apaisent
Les brumes ressurgissent
Les gris renaissent
Ils s'accordent si bien à mon cœur fatigué
À ce corps qui rechigne à marcher encore
Et bientôt viendra le blanc
Et tout s'oubliera
Renoncer
Après la rage vint le renoncement
Renoncer à vivre pour survivre dit-elle
Renoncer à survivre pour vivre dit-il
Desserre l'étreinte
Relâche les doigts
Le souffle revient
Les odeurs les couleurs
Des vagues déferlantes d'air pur
Desserre un peu l'étreinte
Ecarte un peu les bras
Les muscles frémissent
Les gestes se dessinent
Troublants frissons
Desserre encor l'étreinte
Juste entrouvre les lèvres
Le verbe glisse
Fais connaissance
Je me délie
Il semble…
Mon regard est resté figé sur la petite place
À attendre de croiser le tien
Mais tu es parti sans te retourner
Et je gis pour toujours au bord de la fenêtre
Des clients rient sur la terrasse
Et la fontaine chantonne tristement
Elle m'emporte où je ne veux aller
Je me tiens là, debout
Sur ce rocher au bout du monde
Au bord de la falaise
Les bras écartés
Paumes vers le ciel
Tête en arrière
Yeux aveuglés
Il suffirait d'un rien
Un souffle d'air
Un sursaut un vertige
Le monde basculerait
Terre au-dessus ciel au-dessous
Tu en serais tout perturbé
Il t'en faut peu
C'est ce que je me dis
Il t'en faut si peu
Et moi je n'y peux rien
Je me tiens là debout
Je ne sais rien faire d'autre
Semble-t-il…
Est-ce que ça se voit ?
Un jour le monde s'est vidé
Et mon sourire s'est éteint
Soudain un monde gris, froid
Désert
J'erre dans les couloirs
Et je croise la lune
Celle qui me tient en vie
Étrangement
La nuit
Rouler la nuit
La voiture pénètre l'obscurité
Elle frôle les platanes, enjambe le vide sous les ponts
En ville, les rues sont vides
Alors que le jour… le jour…
Est-ce que ça se voit, dis
Est-ce que ça se voit dans leur regard
S'ils sont vivants ou morts
Je les croise sur les trottoirs
Au ralenti
Scrute leurs pupilles
Espérant un signe, un contact
Mais rien à faire
Je reste aveugle
Je ne devine rien
Et ça me tord
Kyrie